Un poisson d’avril qui sent vraiment mauvais, ICW, USA – 31 mars au 2 avril

Nous avons décanté à Fort Pierce. Décanté étant un bien grand mot.

Le 1er avril nous nous mettons en route vers le nord. Nous avons réussi à nous approvisionner sans problème en diesel et eau à la marina de Vero Beach. C’est étrange, là-bas, ils font quand même attention à prendre des précautions pour le virus mais ils ne semblent pas trop s’en faire…

Et maintenant que le plein est fait, que fait-on? Tous ceux qui nous contactent nous urgent de rentrer au pays. Nous aimerions bien que d’un coup de baguette magique, ça puisse se réaliser.

La réalité est un peu différente. On a beau dire qu’un bateau, c’est juste du matériel, c’est quand même beaucoup d’argent. C’est aussi notre maison que nous avons remplie de choses dont nous avions besoin pour deux ans. Beaucoup de choses qui ne survivraient pas à un climat humide du sud si nous laissions le bateau.

Donc en gros, il faudrait sortir le bateau de l’eau (en espérant que les ouragans ne passent pas par là cette année). Nous en aurions pour au moins une semaine de travail: enlever les voiles, les toiles, les panneaux solaires, dégonfler Zozo et ranger son moteur, en plus de prendre soin de la plomberie et du maintien de charge des batteries pendant notre absence et surtout, vider le matériel qui nous accompagnerait au Québec et essayer de sauver le plus de choses qu’on devrait laisser au bateau. Tout ça en espérant que nous n’ayions besoin de rien au magasin (impossible) dans un pays très contaminé.

Dans notre état actuel, c’est peu tentant. Mais on sait qu’on devra peut-être le faire si les autorités nous interdisent de faire notre chemin jusqu’au Canada.

Notre autre option est de remonter le bateau le plus au nord possible. En se mettant à l’ancre tous les soirs et en ne s’arrêtant que pour mettre du diesel et de l’eau, nous n’avons pratiquement aucun contact et nous espérons ne pas attraper le virus.

Les options sont plus ou moins tentantes selon l’humeur du moment et les nouvelles qui sortent.

Pour l’instant, nous remontons doucement vers le nord. L’Intracostal, c’est quand même long!

Justement, un petit nordet nous souhaite la bienvenue en Floride. On sort les pantalons longs et les coupe-vent. C’est bien peu cher payé pour se retrouver enfin sur le chemin de la maison.

1er avril, fin de journée de navigation. Nous avions décidé de nous ancrer à Wabasso. Juste à côté du pont, comme à l’aller. Zut, un autre voilier est déjà là. Peut-être qu’on peut se serrer un peu…

On manoeuvre pour s’ancrer, le visage de Seb change tout d’un coup:
MEL, VITE, DROPPE L’ANCRE JE NE CONTRÔLE PLUS LE MOTEUR!

Je laisse filer l’ancre et la chaîne, nous sommes chanceux, le fond est bon et le courant nous fait reculer de façon efficace. L’ancre accroche du premier coup. Ouf.

Gestion de crise #536. Investigation du trouble mécanique. Seb se plonge dans nos cales et dans son manuel moteur…Notre throttle cable a lâché. Cassé. C’est le câble qui dit au moteur de donner du gaz. C’est un peu un morceau essentiel. Il est tôt dans l’après-midi, je me mets sur le téléphone.

J’appelle Tow Boat US. Nous avons un abonnement, je leur demande si ils peuvent m’aider. J’explique notre problème au dispatch. Notre remorqueur attitré, Charlie, nous rappelle quelques minutes plus tard.

Nous lui expliquons que nous savons quel est le problème mécanique et qu’il nous faut nous procurer la pièce. Nous sommes ancrés sécuritairement (un peu trop près de l’autre voilier à notre goût mais l’heure n’est pas aux chichis…). Charlie nous explique qu’ils peuvent livrer du fuel mais pas des pièces, ce n’est pas dans leur mandat. Il va faire des appels pour nous et voir si une marina peut nous accueillir et nous aider pour la réparation.

Pendant ce temps Sébastien obtient le numéro de pièce Beneteau et j’appelle la marina de Vero Beach pour des références. On me donne le numéro du Westmarine de Fort Pierce. Ils ont notre pièce en stock. Nous regardons pour un Uber jusque-là, c’est faisable mais comme on vit sous le facteur virus, ça ne nous dit pas trop…

On se rappelle que dans le groupe Facebook Bahamas Land and Sea, un bon samaritain basé à Fort Pierce avait offert son aide si on avait besoin de transport local. On le contacte.

Daniel est tout à fait disposé à passer chercher notre pièce au Westmarine et à nous l’apporter. Nous trouvons que la nature humaine a souvent des côtés magnifiques. Wow.

Sauf que quand je rappelle au Westmarine le lendemain matin pour faire mettre la pièce de côté, le monsieur me dit qu’ils ne font pas d’achats par téléphone dans ce Westmarine. Je ne peux pas donner mon numéro de carte de crédit et que quelqu’un passe chercher ma commande. Misère.

Nous sommes un peu mal de demander à Daniel (qui ne nous connaît pas) de payer pour nous.

Au même moment Charlie de Tow Boat nous rappelle. Il a téléphoné dans toutes les marinas environnantes et à cause du nouveau décret de Floride entré en vigueur aujourd’hui, aucune ne peut nous accueillir. En voyant tout ça il nous offre d’aller lui-même chercher notre pièce au Westmarine de Fort Pierce, de payer pour la pièce sur place et de venir nous la porter en bateau. Il nous dit que ce sera compris dans notre abonnement à cause des circonstances exceptionnelles! Merci, tellement merci Charlie!

Seb fait la réparation en un temps record et nous sommes prêts à repartir le lendemain matin. Pas trop de ce genre de poisson d’avril SVP!

Et en même temps, que de gentillesse humaine. Les pires situations font souvent ressortir le meilleur des humains.

Merci à notre voisin Pilgrim de nous avoir toléré si proche

Une étape à la fois, de Staniel Cay à Fort Pierce – 28 au 31 mars 2020

28 mars 2020. Staniel Cay, Exumas, Bahamas. On attend les premières lueurs du soleil pour lever l’ancre.

290 miles nautiques à faire jusqu’à Fort Pierce, Floride. C’est beaucoup. Autour de 50h. Pas beaucoup de vagues, donc pas beaucoup de vent. Nous sommes assez approvisionnés en diesel mais on n’aime pas trop l’idée de le consommer tout de suite… On verra.

En route.

Exuma Bank

Nous traversons le banc des Exumas, passons sous l’île de New Providence, direction le TOTO: Tongue Of The Ocean, un bras de mer qui sépare le Great Bahama Bank du Exumas Bank. Quand l’océan passe subitement de plusieurs milliers de pieds à moins de 20 pieds en peu de distance, ça crée des conditions sportives. Quand on est fatigués, qu’on navigue stressés depuis deux semaines et que le soleil est en train de se coucher, on trouve les minutes longues.

Mais nous avons fait des quarts. 2h chacun notre tour pour la nuit. Tout s’est bien passé. Toutefois vers 2h du matin, une fois entré sur le Great Bahama Bank, nous décidons d’ancrer pour nous reposer un peu au Northwest Channel Shoal.

7h du matin dimanche 29 mars.
On lève l’ancre vers les îles Isaac. De ce point, nous traverserons le Gulf Stream vers le continent.

Le banc est agité, une vague courte directement derrière nous, pas de vent, on se fait brasser un peu. Si ça peut finir…

14h30. La vague s’est calmé. J’ai pu faire la montagne de vaisselle et cuire des pâtes pour le souper qui se prendra dans le Gulf Stream. Si il peut être calme comme le Banc, on ne se fera pas trop brasser.

16h30. Au revoir Bahamas. Le turquoise du banc laisse place au cobalt des grandes profondeurs. Plusieurs bateaux de croisière sont ancrés ici. Il semble que ce soit leur lieu de mouillage désigné.

Avant de sortir du banc des Bahamas, nous changeons nos plans. Au lieu de pointer vers Fort Pierce nous irons plutôt vers Port Canaveral plus au nord. Le Gulf Stream est calme, nous arriverons de jour et nous n’aurons pas besoin de prendre un taxi pour aller demander notre cruising permit à l’aéroport (le moins possible de lieux achalandés).

L’ennui, c’est que nous n’avons plus de signal internet. Notre météo est à jour mais on aurait bien aimé vérifier 2 ou 3 détails…

18h. Les filles mangent devant leur méga marathon de films. Nous n’avons pas une réserve infinie de films et elles commencent à connaître toutes les répliques par coeur!

Le Gulf Stream a mis ses plus beaux habits pour moi. Peut-être pour faire pardonner la façon dont son ami TOTO nous a traité. Presque pas de vagues. Mais presque pas de vent non plus, ce qui veut dire moteur.

2h15 du matin, 30 mars. Je compte les minutes qu’il me reste avant de réveiller Seb. Exactement 75. C’est long. Au moins, c’est Germain qui fait tout le travail, je n’ai qu’à surveiller les cargos qui semblent tous vouloir nous voir de près!

Est-ce que je vous ai parlé de Germain? C’est notre pilote automatique. Nous l’avons très peu utilisé pendant le voyage. La vague et le vent rendaient souvent son utilisation difficile mais avec les conditions présentes, c’est l’idéal.

9h. Je m’extasie sur l’odeur d’humus que le vent d’ouest nous amène. Nous sommes à 17 miles au large de la côte de Floride et les odeurs voyagent jusque-là. L’odeur du continent. Je me demande si les premiers explorateurs l’ont senti aussi…

11h15. Il nous reste 25 miles à faire. Nous entendons enfin  le bling du signal internet qui vient de rejoindre notre Skyroam, bidule qui nous permet de capter des signaux internet de plusieurs pays. Vite, on met nos données à jour… Je fais une recherche pour les détails de l’entrée à Port Canaveral… et MERDE! L’écluse qui nous permet de rejoindre l’Intracostal est fermée. Jusqu’à la fin avril. Pour travaux. Et la météo n’est pas propice à reprendre le Gulf Stream tout de suite!

On est fatigués et écoeurés. On sauterait bien hors du bateau pour rejoindre la côte et laisser le bateau dériver au large. Mais on prend ce qui nous reste de courage et on vire de bord. On remet le nez du bateau en direction de Fort Pierce, 42 miles au sud. ETA: 17h30.

J’annonce la nouvelle aux filles. Je dis qu’on a fait une erreur et qu’il faut faire 5 heures de plus en mer. Daphnée et Livia disent « ok » et retournent à leurs jeux. Mathilde me dit « maman, c’est pas grave, ça va aller tu vas voir!. » Nous avons vraiment des enfants extraordinaires.

Navigation sans pépin jusqu’à Fort Pierce, à part le souci de manquer de diesel, ce qui n’arrivera heureusement pas.

Entrée dans l’inlet vers 17h, ancrés devant le bâtiment de la U.S. Coast Guard vers 17h45.

À 18h15, nous faisons notre entrée électronique avec CBP ROAM, la nouvelle application de douanes. Un agent nous appelle 10 minutes plus tard en conversation vidéo, il confirme nos identités et nous souhaite bienvenue aux États-Unis. Il termine en nous recommandant: « stay safe! ». Oui monsieur. On essaie. Très fort.

Une chose de faite. Nous sommes aux USA. À trois jours de voiture du Québec si nécessaire.

Nous ferons notre chemin vers le nord. Un peu. Nous ferons des provisions. Puis nous verrons. Une étape a la fois.

Nos options, Big Major, Exumas – 27 mars 2020

Depuis le début de la pandémie, nous avons toujours eu plusieurs options. Bien sûr, plus le temps avance et tant que la pandémie n’est pas sur sa pente descendante, nos options vont en s’amenuisant.

De nos îles lointaines, il est difficile de savoir si l’on fait le bon choix. On ne le saura que plus tard. Et c’est quelque chose qui est difficile à accepter quand la sécurité de nos enfants passe par ces choix.

Notre premier choix a été de savoir si nous poursuivions le voyage. Rapidement, le voyage comme nous l’avions imaginé a disparu. Restrictions pour aller à terre, pour côtoyer des gens, pour s’approvisionner… Nous avons donc mis fin au voyage.

À ce moment, nous étions aux îles Turquoises. De magnifiques paysages, des gens accueillants, des ressources tout à côté, un hôpital pas trop loin… il aurait été facile de rester là et de laisser passer la crise… Mais si la crise durait? Combien de temps cela durerait-il? Impossible de prévoir. Et à partir de juillet, il est possible que des ouragans se pointent.

Alors, laisser le bateau ici et rentrer en avion? Nous avons investi beaucoup d’argent et de temps dans ce voyage. Si nous venions qu’à perdre le bateau, il nous faudrait beaucoup d’années pour reprendre le dessus financièrement, sans compter que j’ai perdu mon emploi juste avant de partir…

Il nous fallait donc remonter le bateau en des lieux plus sécuritaires. Les Bahamas? Oui, pas trop loin des États-Unis. Allons-y.

Mais les ressources se font rares… Et deux jours après y être rentré, tout le pays est tombé en lock down pour une semaine. Aucun avion pour rentrer chez nous si nécessaire. Pas vraiment d’hôpitaux sauf à Nassau, zone contaminée et sujette à un taux de criminalité grimpant en temps de crise.

Nous avions presque décidé de laisser passer la crise en restant dans les Exumas, petites îles isolées bien agréable à vivre. Mais quand Sébastien est allé chercher du diesel pour faire le plein, un officier était sur place et a annoncé que le lock down se poursuivrait pour un mois. Avec des restrictions plus grandes pour les étrangers. Pas le droit d’aller à terre pour tout le mois, y compris pour s’approvisionner. Et pas le droit de pêcher, les ressources devant être réservées aux Bahamiens.

Dans ces conditions, nous partons vers les États-Unis. Nous devons naviguer au moins deux jours entiers pour aller toucher la côte.

Nous espérons que les règles d’entrée ne changent pas d’ici là.

Nous espérons que la navigation sera sans heurt.

Nous espérons que d’entrer dans le pays le plus contaminé de la planète ne sera pas une erreur.

Nous espérons pouvoir nous approvisionner en nourriture et en diesel car nous en aurons besoin pour naviguer dans l’Intracostal.

Nous espérons aussi que les écluses du canal Champlain ouvriront comme prévu au mois de mai, pour nous laisser rejoindre le lac Champlain.

D’ici là, nous nous attendons à faire face à plusieurs autres défis auxquels nous n’auront pas pensé.

Malgré tous les facteurs inconnus, nous sommes reconnaissants d’être en santé et en compagnie de nos filles.

Depuis le début de la gestion de cette crise, elles sont extraordinaires. Elles nous confient leurs états d’âme, nous réconfortent quand nous craquons et nous allègent le coeur quand elles éclatent de rire toutes les trois ensemble.

Le deuil est entamé. Les larmes soulagent maintenant. Voguons vers la sécurité. On espère…

Je veux remercier tous les gens qui nous manifestent leur soutien et qui pensent à nous. Tous les gens qui s’informent de notre plan de match et de nos conditions de vie. Sachez qu’à part une grande inquiétude, nous ne pourrions pas être mieux que maintenant. Sauf peut-être d’être près de vous au Québec, au Canada. Merci xxxxx

Doux amer, de Calabash Bay à Big Major, Exumas – 26 mars 2020

Depuis le début de nos contacts avec l’océan, j’ai envie de voir ce que c’est qu’une mer calme. Ben voilà, c’est aujourd’hui.

Nous traversons de Calabash Bay, Long Island vers Black Point aux Exumas. Nous espérons être capable de nous ravitailler en diesel et peut-être quelques items d’épicerie si possible.

Nous entendons toutes sortes de rumeurs comme le fait qu’il est interdit d’aller à terre. Nous avons hâte de voir comment le ravitaillement sera possible dans ces conditions.

La tristesse m’étreint toujours la gorge. Les larmes sont toujours aux coins de mes yeux. Malgré tout la vie en famille sur le bateau est douce et pleine de câlins. Malgré l’obligation de couper court à ce voyage, nous sommes reconnaissants à la vie de nous permettre de vivre des moments merveilleux ensemble.

Le turquoise de l’eau est ce qui me manquera le plus je crois. Regarder dans la mer comme dans le plus beau des écrans, voir la vie marine venir à notre rencontre, je ne m’en lasserai jamais.

Comme une odeur d’apocalypse – 18 au 25 mars 2020

Un endroit merveilleux. Un décor paradisiaque. La nuit, les étoiles se font belles par milliers. Le jour, les teintes de turquoises, de bleus de beiges, de verts et de fuschias…

Aucune seconde pour en profiter.

Nous sommes arrivés aux Turquoises le 17 mars. Nous en repartirons le 22, sans presque avoir mis pied à terre, complètement angoissés et sans savoir ce qui nous attend. Nous avons peur d’être refoulé à l’entrée des Bahamas et des États-unis. Et nous avons beaucoup de grosses navigations à faire jusque-là. Donc les choses peuvent changer très rapidement, c’est stressant…

J’ai l’impression d’être en plein cauchemar. Nous avons tellement eu de difficultés à nous rendre jusqu’ici. Nous comptions en profiter à partir de maintenant… il faudra plutôt se dépêcher à remonter vers le nord. Il se peut même qu’on ne puisse pas retourner sur une plage… c’est totalement absurde. Dans toute la durée de notre voyage je ne crois pas que nous avons eu plus d’une dizaine de jours pour en profiter.

Nous sommes partis de Providenciales le 22 mars. Vagues annoncées: 4 pieds. Vagues réelles: 8 à 12 pieds aux 6 secondes. Nous devions nous rendre aux Exumas mais nous avons dû arrêter à Mayaguana parce que la navigation était trop difficile.

La remontée sera dure… et nous ne voulons pas faire trop de moteur au cas où nous ne pourrions pas nous approvisionner plus haut. Quelle galère…

Le 23 mars, nous poursuivons notre route. Nous visons les Exumas. Mais encore une fois, l’océan est déchaîné. Rien pour nous mettre à risque mais des navigations très éprouvantes. Nous nous arrêtons aux Crooked Island pour nous reposer.

Re-départ le lendemain… et si cette fois nous y arrivions? Distance jusqu’aux Exumas: 165 miles. C’est beaucoup. La mer est moins grosse mais nous sommes épuisés.

Le soir tombe, passerons-nous la nuit à naviguer?

De plus, le gouvernement des Bahamas vient de décréter un couvre-feu 24h, c’est à dire que personne n’est autorisé à circuler. Nous contactons notre ambassade à Nassau… Le consul essaie de nous encourager, et sans trop se commettre nous dit que si nous nous déplaçons pour rentrer chez nous, ça devrait être correct. Nous nous faisons plein de scénarios stressants d’abordage par l’armée ou la police bahamienne… Ça n’arrivera heureusement pas.

Nous sommes trop fatigués pour continuer jusqu’aux Exumas, nous stoppons à Calabash Bay vers une heure du matin. Nous prenons un apéro tardif bien mérité. Le plus dur est fait. Demain nous prendrons une journée de repos et nous repartirons pour de bon vers les Exumas pour nous ravitailler si on le peut et poursuivre notre remontée vers le nord.

Avant de partir des Turquoises, j’ai fait un approvisionnement de nourriture que j’ai évalué à 1 mois, 2 si on étire les denrées. Je me disais qu’on devrait en avoir assez… maintenant, avec les odeurs d’apocalypse et les services qui ferment les uns après les autres, on est inquiets. On a hâte de revenir à la maison.

Là où le voyage s’arrête – 18 mars 2020

C’est la mort dans l’âme que j’écris ce billet.

Pour nous, c’est fini.

Le 17 mars, nous étions heureux, fiers et insouciants (pas à ce point mais tout de même confiants que les choses allaient bien se passer). Après notre repas au resto, nous nous connectons à internet et notre monde s’écroule.

Les frontières des Antilles sont presque toutes fermées à partir de demain de façon indéfinie. Les accès aux ressources (nourriture, diesel) sont compliquées ou risquées pour notre santé.

Seb et moi nous discutons des implications… nous pensons à nos filles. Et nous décidons qu’il ne serait pas sage de continuer. Malgré tous les défis impliqués dans un retour vers le Québec avec Océo, tout de suite après notre arrivée aux Turks and Caicos, nous commençons à planifier notre retour.

Nous rebrousserons chemin en espérant ne pas rencontrer trop d’obstacles sur notre route.

Nous avons suivi l’évolution du COVID19 de loin, un peu comme une réalité qui ne pouvait pas nous atteindre.

Nous avons bien ri de la saga du papier de toilette!

Quand l’OMS a déclaré la pandémie, nous nous sommes mis à faire des recherches sur l’impact que ça pouvait avoir sur nous.

Nos assurances santé peuvent décider de ne pas nous couvrir.

Nous avons vu les frontières se fermer les unes après les autres.

Nous ne pouvons plus effectuer une descente des Antilles de façon sécuritaire. Même si nous ne contractons pas le virus, rien ne nous assure que nous pourrons nous approvisionner en nourriture et en carburant si nous nous aventurons plus loin.

De plus, nous ne profiterions pas de ce voyage, ayant peur de nous mêler aux gens et de contracter le virus.

Ce soir, les larmes ont coulé sur nos 5 visages. Ce pour quoi nous avons tant sacrifié ne se concrétisera pas. Bien sûr, nous essaierons de faire d’autres plans… mais nous devons présentement travailler à faire notre deuil.

Et nous mettre en chemin pour rentrer dans notre pays d’une façon ou d’une autre.

Vers les Turquoises – 13 au 17 mars 2020

Eh oui, on est partis.

À nous les grandes traversées.

Malgré les vents qui persistent sans relâche,  nous décidons de partir quand même. On sait que ça veut dire avoir une houle plus grosse que celle annoncée (4 à 6 pieds).

On sait donc que ça va brasser. Mais pour se rendre à Grenade, il faut bien avancer!

Nous partons vendredi 13 mars de George Town vers Long Island. La houle est assez grosse (plus qu’annoncé) mais nous prenons de plus en plus confiance en Océo. Ce qui fait que la navigation de 6h s’est relativement bien passé malgré que c’était désagréable de brasser.

À notre ancrage dans la baie de Calabash nous retrouvons Air Cool, un voilier avec un couple bien gentil et leur chien qui vont eux aussi vers le sud.

Nous discutons un peu avec eux et nous décidons de partir ensemble dimanche matin vers Mayaguana, notre dernière île des Bahamas. 165 miles nautiques à faire, 30 heures selon les prédictions, sûrement plus parce qu’on est aux Bahamas et que peu importe ce qui est annoncé, on aura le vent DANS FACE. Donc un jour, une nuit et une autre partie de journée. Départ à 7h le matin pour contourner la pointe de Long Island puis prendre un cap sud-est.

Long Island porte bien son nom. C’est interminable de la dépasser. Au coucher du soleil, elle était enfin derrière nous.

Puis nous avons laissé les îles Acklins sur notre tribord pendant la nuit et avons descendu sous les îles Plana au lever du jour pour se cacher un peu des vagues. Une bonne idée à priori mais le vent n’a pas viré au nord-est comme prévu et nous avons dû faire du moteur parce que le vent ne nous aidait pas.

Nous sommes arrivés à notre ancrage à l’extrémité est de l’île de Mayaguana vers 18h après 35 heures de navigation.

Que c’est magnifique. Une île toute en nature avec des plages enclavées dans des petites falaises. Nous aurions bien aimé aller à terre mais il fallait se reposer pour continuer notre chemin le lendemain.

Cette traversée a eu des bons et des moins bons moments. Les bons quand le vent est juste parfait et qu’Océo file à 6 noeuds en coupant les vagues. Bon aussi quand les trois filles viennent dans le cockpit et que nous pouvons discuter tous ensemble, jouer à des jeux ou simplement admirer la multitude d’étoiles qui décorent le ciel. Très bon aussi quand les trois filles se sont endormies dans le cockpit, bien tranquilles et en confiance malgré le caractère exceptionnel de notre situation.

Moins bons quand le vent vire proche de DANS FACE et que les vagues en profite pour nous secouer bien comme il faut.

À part beaucoup de vagues qui nous ont ralenti, Océo a bien fait son travail. Les filles se sont occupé toutes seules (elles ont fait un marathon de films accompagné de popcorn!) et on a pu se concentrer sur la navigation.

De mon côté je ne pouvais pas arrêter de dire : « wow, on a fait une traversée dans le VRAI océan Atlantique!! » Un océan avec beaucoup de milliers de pieds sous la quille.

De notre cockpit le soir nous avons pu admirer ce vaste océan, tout en étant assez bien protégés de la houle par l’île.

Nous quittons Air Cool et poursuivons notre route le lendemain matin vers les Turks and Caicos où nous ferons un arrêt obligé pour attendre une fenêtre météo pour Porto Rico.

Une traversée de jour cette fois, nous sommes partis à 7h30 pour arriver aux îles Caicos, plus précisément sur la grosse île de Providenciales vers 16h30.

Le Caicos Bank et l’île de Providenciales

Une belle traversée, 15 à 20 noeuds de vent sur le travers, Océo a filé comme l’éclair vers notre destination.

Nous voulions prendre une marina, nous appelons la seule qui offre assez de profondeur sur les cartes pour nous accueillir. Ils sont complets! Zut!

Nous appelons la marina de South Side mais sur les cartes ça nous indique un canal d’entrée avec 5 pieds d’eau. Le propriétaire nous assure que comme nous sommes à marée haute nous pouvons passer.

Oui ça passait, mais on a pas mal labouré le fond en chemin! Et on ne pourra pas sortir n’importe quand d’ici, il va falloir attendre une marée haute.

Bob le propriétaire est venu nous accueillir lui-même. Après nous avoir attaché, et comme Océo est sur un quai de l’autre côté du bassin, j’embarque dans sa voiture pour aller faire les douanes à la marina.

Avec le coronavirus dans sa pleine expansion, nous ne savions pas quel genre d’accueil nous attendait. Nous entendons dire que certains pays demandent une quarantaine de 14 jours sur le bateau, d’autres ferment leurs portes. Les pays des Antilles sont peu touchés pour l’instant mais on sait que tout peut changer rapidement alors nous nous tenons au courant.

Pour les îles Turquoise, l’entrée dans le pays a été facile. Je fais la paperasse des douanes dans le gazebo de la marina: une table de jardin pour les douanes et celle d’à côté pour l’immigration.

Les officiers sont très gentils. Je suis soulagée, tout se passe bien!

Il en coûte 60$ pour les douanes et 15$ pour l’immigration. Habituellement c’est 50$ seulement mais comme nous sommes arrivés après 16h30 nous avons dû payer leur temps supplémentaire.

Ensuite c’est l’inscription à la marina. Le personnel est très aimable et il y a beaucoup de services. Entre autres des douches, une salle de lavage, un joli resto bar et aussi un transport vers l’épicerie. Que demander de mieux!!!

Nous allons vite prendre une douche. Que c’est merveilleux, une douche d’eau douce. Ok, elle est froide, mais ça reste de l’eau douce! En plus, les douches sont à ciel ouvert. Je trouve ça génial!

Et un luxe, nous allons au resto pour souper! Nous goûtons à la bière locale, la Turk’s Head. Elle est bonne. Et tous nos plats sont très bons. Il y a même une poutine à la québécoise avec du fromage en grain. Les filles s’en sont régalé! Nous avons appris que Bob a une soeur qui vit à Trois-Rivières, c’est probablement de là que vient l’inspiration!

Nous sommes donc arrivés. Il nous reste encore pas mal de chemin à faire, dont un gros morceau pour nous rendre à Porto Rico. Notre première étape sera de se trouver de l’Internet et de regarder la météo pour les prochains jours.

Nous sommes très fiers de nous!

6 mois de voyage: Bilan des filles

Bilan de Mathilde: C’est cool d’être en voyage. On découvre de beaux endroits. C’est bien aussi d’être en famille.

Coup de coeur de Mathilde: Cumberland island

Randonnée à Cumberland Island

Mathilde n’aime pas: rencontrer des itinérants (ça la rend triste) et ne pas voir la famille et les amis.

Ce que Daphnée préfére du voyage: rencontrer des gens, il fait chaud tout le temps, pratiquer le volleyball et surtout le musée de St Michaels.

Thor, le bateau jeu

Ce que Daphnée n’aime pas: ne pas voir les amis et aussi quand on ne peut pas se baigner parce que l’eau est trop brune.

Les coups de coeur de Livia: voir les hydravions atterrir et décoller à côté du bateau, voir des dauphins et nourrir une raie.

Avion!

Livia n’aime pas: rester tranquille quand il faut s’ancrer!

6 mois de voyage – Le bilan

18 épisodes de série et 7 films plus tard, le vent nous lâche enfin un peu. Au moins, l’école est à jour!

Le 6 mars a été la journée préparation pour le gros cocooning qui nous attendait: provisions, eau, diesel et lavage.

Du 7 au 11, il a venté. Des pointes à 40 noeuds. Même l’éolienne a dû déclarer forfait.

Ça permet d’installer une routine, ce qui me fait du bien. J’ai moins l’impression d’être en rattrapage, surtout pour l’école.

Et puis, on a fêté nos 6 mois de navigation avec une bonne lasagne, une bouteille de moût de pommes pour les filles et une bouteille de vin que j’avais mise de côté pour nous. Et comme dessert des cupcakes au chocolat!

Notre cocooning a aussi permis de dresser un bilan… Le score n’est pas très bon. Nous avons eu une année spécialement difficile en vents et météo, dixit tous les navigateurs d’expérience qui nous accompagnent cette année.

Nous avions travaillé trop fort avant de partir.

La côte Est des USA a dû se faire version intense, rapide et en fonction de se cacher des systèmes qui passaient.

Les Bahamas se sont montrés sous leur meilleur jour à de très rares occasions ne nous laissant pas profiter de ces paysages paradisiaques autant qu’on aurait aimé.

Dans la colonne des plus il y a la compagnie de notre équipier Benoit pour nos 6 premières semaines.

Notre crabe pêché dans la baie de Chesapeake, ça c’était génial!

Notre visite à Disney n’était pas seulement bien, elle a été essentielle à la poursuite du voyage, nous donnant ainsi une semaine de vacances qu’on ne savait pas avoir besoin (autant que ça).

La gentillesse des Bahamiens ainsi que leur réel intérêt dans les humains qui les visitent nous a souvent touché.

Et malgré les défis, les chicanes et les jouets qui traînent, le fait de passer tout notre temps avec nos enfants nous permet de les voir grandir et voir aussi la merveilleuse lumière qu’elles dégagent. Tout le monde nous dit que nos filles sont géniales. Nous découvrons qu’elles peuvent être courageuses et très généreuses, surtout avec nous qui leur en demandons beaucoup.

Des larmes aux rires, du découragement à la persévérance, ce voyage nous fait vivre. Tout court.

Et malgré qu’on l’oublie souvent, c’est ça que nous voulions.

George Town, Great Exuma, Bahamas – 28 février au 5 mars 2020

Les semaines passent vite. Notre moral est un peu revenu au beau fixe et le décompte commence déjà pour Grenade. Nous voulons y être fin juin, c’est dans 4 mois.

Notre navigation vers George Town a été un peu houleuse mais au moins le vent n’était pas DANS FACE cette fois! Nous avons donc levé les voiles, sans faire la vitesse que nous espérions. Nous avions 52 miles à parcourir avec une sortie de cut puis une entrée à synchroniser avec les marées. Heureusement, tout ça entrait dans les heures d’ensoleillement.

George Town est une longue baie protégée par l’île de Stocking Island. En fait nous disons George Town mais il s’agit de l’île de Great Exuma. Et nous nous ancrons « devant » la ville de George Town.

Arrivée à George Town, il y a un peu de monde!

Devant étant un bien grand mot. La baie est large d’au moins un mile. Quand il vente d’est, nous nous ancrons près de Stocking Island. Et pour accéder aux multiples facilités, il faut traverser en Zozo. Sauf que si il vente, on arrive totalement trempé! On approchera sûrement Océo de la ville pour faire nos provisions!!

Les marins qui passent (ou qui restent) à George Town sont organisés en communauté. À 8h le matin sur le radio VHF, il y a les annonces du jour. Nouveaux arrivants, annonces locales, objets perdus, échange ou vente de matériel, le coin des enfants, etc. Une ambiance de camping règne dans cette immense baie!

Le premier jour où nous allons à terre, nous découvrons le fameux Chat and Chill. Situé sur Stocking Island, il s’agit d’un bar/resto entouré de plages, terrains de volleyball et jeux de poche. C’est le lieu de rassemblement de toute la communauté de bateaux.

The Famous Chat n Chill

Les filles découvrent rapidement le jeu de poche, puis la chaise hamac et la corde de Tarzan au-dessus de la plage. Ça tombe bien, on est aussi juste à côté de la cabane qui sert des salades de conches faites devant nous. On se gâte. Puis avec les morceaux de conches non comestibles résultant de la préparation de notre salade, nous pouvons nourrir les raies qui viennent juste au bord de la plage exprès pour ça.

Je suis un peu mitigée. Je trouve génial que les filles puissent enfin s’amuser dans un lieu intéressant pour elles. Mais comme généralement je ne me mêle pas beaucoup aux foules, je me sens en-dehors de la communauté et ça me donne un point de vue étrange. Georgetown, enfin sa communauté de bateau, me semble loin de l’authenticité rencontrée jusqu’à maintenant. Un peu l’impression  qu’on aurait j’imagine en arrivant en plein milieu d’un carnaval… C’est bien intéressant, mais où se trouve la vraie nature?

Peut-être dans la ville. À George Town nous entrons avec Zozo dans le Lake Victoria, une étendue d’eau enclavée avec une toute petite entrée où les gens qui entrent ont priorité, parce que ça ne passe pas à deux de large.

Entrée du Lake Victoria

Le quai pour les dinghys a aussi un robinet d’eau gratuite. Juste à côté du quai il y a le camion à déchets et l’épicerie Exuma Market, une épicerie de grandeur moyenne avec une sélection correcte de produits. Enfin, du vrai lait!!!

Nous visitons un peu, les filles découvrent un parc et nous jouons même au basketball! Nous repérons ce dont nous aurons besoin pour faire nos provisions avant de nous aventurer plus loin.

Nous profitons de notre présence à terre pour dîner avec nos amis de Mikhaya au Driftwood Café (avec ses spécialités pâtisseries italiennes, miam!). Ils partent pour Cuba le lendemain.

Nous laissons passer quelques jours de gros vents puis nous retournons au Chat and Chill pour y passer un après-midi détente. Les filles ont leur premier « vrai » cours d’éducation physique terrestre du voyage: on enseigne les bases du volleyball de plage.

Et maintenant, qu’est-ce qui nous attend? Du VENT! De gros vents forts sont annoncés pour la fin de semaine prochaine. Très gros. Nous ne bougerons pas d’ici car nous sommes bien protégés. Mais après, on va se mettre en mode grande navigation et préparer nos bouts de chemin vers les Turquoises et Porto Rico. On a hâte de faire la découverte d’un autre pays.

Nous sommes bien ancrés à Monument Beach